. Mother Earth

Il ne me semble pas rabaissant de dire que, jusqu’à présent, Alfonso Cuaron était un réalisateur surtout connu pour son adaptation du troisième volet des aventures d’Harry Potter, pour son dernier film en date, Les fils de L’homme, qui n’aura pas vraiment brillé au box-office mais qui est aujourd’hui fort d’un réel succès d’estime et que c’est à peu près tout. Quoi qu’en diront les puristes.

Il ne me semble pas non plus déraisonnable de dire, qu’à partir de maintenant, Alfonso Cuaron sera surtout reconnu pour son travail sur Gravity, aka le film événement de cette année.

Petit rappel pour les trois du fond qui ne suivraient pas : c’est l’histoire du Docteur Ryan Stone et de l’astronaute Matt Kowalski, respectivement joué par Sandra Bullock et George Clooney, en mission de réparation sur Hubble, le fameux télescope orbitant autour de la Terre. Alors que tout se passe bien, une réaction en chaîne se produit et finit par pulvériser leur vaisseau. Les laissant alors livrés à eux-même face au vide de l’espace.

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Qu’ont 2001: L’odyssée de l’espace, Star Wars, Jurassic Park et même Avatar en commun ? Leur soif de grandeur, leur volonté de révolutionner le cinéma et leur capacité à avoir transcendé un genre tout entier au moyen de la technique. Un chemin ardu auquel s’essaie aujourd’hui Gravity. De fait, la seule question légitime reste de savoir si les critiques à 9/10 et les multiples comparaisons avec d’anciens chef-d’œuvres étaient toutes justifiées. S’il méritait vraiment son succès et tout le vacarme que l’on a pu faire autour. Et si, par conséquent, il est digne de son statut de meilleur film de ces dernières années, voir même de la décennie.

Spoiler-alert : c’est ce dont j’étais intimement convaincu en sortant de la séance.

Mais j’ai eu suffisamment de temps pour pouvoir y réfléchir plus en profondeur et digérer le tout. Ainsi que pour avoir pu confronter mon opinion à celui de plusieurs personnes, dont certaines fortement impressionnées, et d’autres, par ailleurs, plus déçues. Je me dois donc d’apporter quelques nuances à un premier avis certainement trop tranché et trop fanboy-isant. Difficile pour moi de garder mon calme face à ce genre de choses.
En outre, si vous cherchez entre ces lignes une raison valable pour enfin aller voir ce film, je vous prierai de vous en tenir là. D’abord parce que ça va potentiellement spoiler, ce qui sera forcément dommageable, et ensuite parce que vous DEVEZ le voir au cinéma. Et, paradoxalement, peut-être nul part ailleurs.

On touche malheureusement là à un cas d’école pour ce genre d’expériences. C’est peut être son point faible le plus dur à voir, mais peut être aussi celui qui sera le moins négligeable. De part la technique utilisée, cette façon si particulière de faire tourner la caméra autour des acteurs, et la représentation que s’en faisait Mr Cuaron, il est conçu de telle sorte à pouvoir être pleinement vécu face aux grandes toiles caractéristiques de l’IMAX, avec une paire de lunettes sur le nez.
Le film cherche à nous transporter ailleurs, là-haut, à nier les lois de la gravité qui préside en ce monde et à nous extraire de notre siège rouge pour nous convier jusqu’au plus près des personnages. Et ce, rien que dans sa façon de filmer la Terre, les étendues sans fin qui l’entoure, et le rapport si particulier qu’ont les héros à l’écran avec la caméra. Avec nous. Pourtant, si la 3D peine encore à trouver son utilité, Gravity l’a été filmé nativement et force est de reconnaître qu’il rejoint le club très prisé de ceux qui en tirent au moins un peu parti.

Le prix à payer et la conséquence logique d’une telle esbroufe cinématographique encore restreinte aux seules salles de cinéma, c’est qu’il vous sera impossible de retrouver les mêmes sensations face à votre écran-plat, chez vous, assis dans votre canapé. Ce qui est d’autant plus dérangeant que Gravity est l’un des ces rares films qui se ressentent. Qui se vivent.

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En revanche, ce que pas mal de gens lui ont reproché, c’est son script un peu trop simple et un peu trop bourré de coïncidences. Je ne rentrerais pas moi-même dans le débat mais je pense que c’est le seul écueil qui aurait pu facilement être évité. A vrai dire, j’aurais plus envie de le blâmer pour son parti-pris que réellement pour son script. Je m’explique.

Le film ouvre d’une façon superbe sur ces quelques mots, écrits noir sur blanc  » A 600 km au dessus de la terre, il n’y a rien pour porter le son. Ni pression atmosphérique, ni oxygène. Toute vie dans l’espace est impossible » avant de nous placer au coté des protagonistes du film. La première pensée qui m’est venu, face à ces première minutes, était de réaliser qu’un documentaire aurait difficilement paru plus réel que ce que je voyais. Et mis à part les dialogues de chacun, j’aurais pu tout aussi bien observé un reportage de la NASA filmé en conditions réelles lors d’une sortie dans l’espace pour réparer Hubble ou lui greffer de nouvelles fonctionnalités. Le problème, selon moi, c’est qu’on bascule ensuite trop vite dans un film d’action où réactions en chaînes improbables et débâcle d’effets spéciaux sont reines. Pour moi, la transition se fait de façon trop abrupte et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres où je ne discerne pas clairement la limite entre le réel et le fictif. Le film se veut le plus proche de la réalité au possible et aligne en même temps un scénario digne des Die-Hard avec un héros qui ne peut pas mourir, même lorsque toutes les statistiques sont contre lui. En soit, l’idée du héros imbuttable ne me pas dérange, dans la mesure où je viens voir un film d’action. Par contre, si le film se met à assumer pleinement le décors dans lequel il prend place, il ne peut alors pas se permettre d’en faire fi en ce qui concerne l’interaction des personnages avec ce milieu. C’est la seule reproche objective que je lui ferai mais, pour moi, le parcours du personnage principal est trop calqué sur celui que suivrait un héros lambda évoluant sur Terre.

A ceci, j’y ajouterai une petite déception personnelle et pour le coup que j’aurais pu facilement éviter. Me connaissant j’ai voulu me prévenir d’une trop grosse attente en filtrant toutes informations sur le film et n’avait donc pour seul repères que ce qui était dévoilé dans la bande-annonce que j’avais vu trois mois avant. Une bande-annonce suffisamment bien découpée pour ne rien dévoiler d’important et pour ne pas imprimer de scènes en particulier dans l’esprit du spectateur. Pour une raison encore inconnue, j’étais donc persuadé que le film portait sur, et seulement sur, le sauvetage d’un astronaute. Un sauvetage rocambolesque, certes, mais un sauvetage. Mais, spoiler, et je préfère vous prévenir, il n’y a pas que ça. Donc voilà, j’ai été agréablement surpris pendant le film et un peu en colère contre moi-même après le film. Ce qui a un peu terni mon ressenti personnel, je dois l’avouer.

Mais trêve de bavardages, il est temps d’aborder toutes les raisons qui font de Gravity un film marquant. Un film qu’on a envie de revoir.

GRAVITY

L’une des premières choses qui frappe, avant même la première image, c’est le rôle prépondérant que joue la musique et, plus largement le son, au sein de cette épopée spatiale. En fait, il y participe si activement que l’on pourrait presque le personnifier en tant que troisième personnage. Intangible, incapable d’apporter son aide et luttant tout autant que les autres, mais jamais absent.

Je dois admettre avoir eu peur que ce soit l’élément le moins réussi puisque certainement le plus dur à adapter dans un environnement qui en est, par définition, dépourvu. Et je dois admettre, après écoute, que c’est peut être en fait le plus réussi. Sans grande surprise, il évite les pièges les plus classiques et les plus énervants, à savoir les détonations et les déflagrations dans le vide interstellaire, mais il ne tombe pas non plus dans la facilité à outrance puisque le son n’est jamais occulté. En réalité, il a été travaillé de telle sorte à ce qu’on ressente les chocs et les coups à travers la combinaison, de façon étouffée, comme s’il prenait réellement naissance là ou c’était possible : dans ce tout petit espace clos où pression et oxygène existent et où les ondes sonores peuvent se propager jusqu’à votre tympan. Pour qui y prête vraiment attention, le résultat est assez fou.
Le tout est évidemment porté par une bande-son sublime composée par Steven Price que je vous invite vivement à aller écouter. Vous comprendrez vite.

J’en parlais un peu au début de l’article mais Alfonso Cuaron s’est tout autant dépassé à la réalisation que Clooney et Bullock se sont impliqués dans leur jeu d’acteur. En terme de prestation artistique, inutile de préciser qu’ils ont du se soumettre à une préparation aussi bien physique que psychologique. Outre la masse de connaissances sur le métier d’astronaute et, de façon plus large, sur l’espace, ils ont aussi du apprendre à simuler les limites du corps humains dans un milieu aussi extrême et faire ainsi face à de nouvelles façons de bouger, en absence d’apesanteur pour nous attirer au sol, et à de nouvelles façons de percevoir notre environnement proche. D’autant plus que le tournage a été essentiellement réalisé dans un cube de trois mètres sur trois mètres, pendant que les acteurs étaient suspendus à des câbles manœuvrés par des marionnettistes et filmés par des caméras spécifiquement contrôlées par des ordinateurs. Bienvenue dans le futur du cinéma. Et rien que pour ça, respect.

Bien sur, c’est aussi une image et s’il n’est pas toujours aisé de discerner l’arrière-plan dan un film d’action, il prend parfois plaisir à ralentir la cadence, à se la jouer contemplatif, et c’est là qu’il offre au spectateur ses scènes les plus époustouflantes. Aucun sur-jeu ici, la photo est aussi juste qu’honnête et, de fait, cette myriade d’étoiles sur fond noir se suffirait à elle seule. Quand bien même, dès qu’un morceau de la Terre a l’occasion de passer à l’écran, c’est instantanément toute la luminosité ambiante qui est changée et l’image prend alors une toute autre dimension. Sans m’appesantir trop longtemps sur le sujet, l’incrustation est parfaitement réussi et les images de synthèse semblent plus vraies que nature. Le premier plan-large donnant sur la Terre, et vu à travers les yeux d’un des astronautes, nous décolle la rétine en même temps qu’il nous tire une petite larme.

D’autant plus que la caméra entretient un rapport presque intime avec ses personnages. Un mécanisme à l’origine de quelques séquences qui resteront gravées, à la manière de cette scène où la caméra s’approche de l’astronaute jusqu’au point de rentrer dans son casque et de faire basculer la narration, alors à la troisième personne, dans une vue subjective.

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Lorsqu’un événement à l’écran permet au spectateur de prendre conscience de son statut, généralement lorsqu’on se met à le questionner le public ou à introduire des personnages « pensants », on dit que l’on brise le quatrième mur, celui qui sépare le public de l’action. L’effet alors produit sur nous, spectateurs, est un effet de distanciation, une prise de conscience. L’assimilation au héros devient impossible puisqu’il prend une identité à part entière, différente par essence de la nôtre et de ce que l’on voudrait qu’elle soit. C’est typiquement le genre de mécaniques utilisées pour heurter le public et le faire réagir, ce qui, avouons-le, marche.
Dans Gravity on fait l’inverse. On construit le quatrième mur. On force le spectateur à nier son statut de spectateur. On passe de cette vision à la troisième personne, proche du voyeurisme, du documentaire même, pour s’immiscer petit à petit dans la peau du héros. Et si ça ne dure que quelques instants, c’est suffisamment bien fait pour que l’effet persiste tout du long et que l’on ait l’impression d’être là-haut, à jouer notre vie et à se démener contre le destin, de la même manière que le héros à l’écran. Un effet qui ne se dissipera qu’à la toute fin, par une destruction symbolique de ce quatrième mur pourtant si solide. Et l’apparition des crédits.

Mais bien au delà de toutes considérations techniques, la raison qui en fait l’un des meilleurs films que j’ai eu l’occasion de voir, et peut-être même la seule que vous pourriez retenir de ce pavé, c’est sa capacité à captiver, à t’attraper et à ne te lâcher que plus d’une heure et demie après. L’intensité qui s’en dégage est telle que je suis encore incapable de vous décrire l’état dans lequel j’étais, et ce même plus d’un mois après. Pour vous donner un ordre d’idées, il m’a bien fallut plusieurs longues minutes après le générique de fin pour revenir au monde réel et oser dire quelque chose d’intelligible autre que « Wow ». Rajoutez à cela plusieurs jours pour faire le ménage dans mon esprit.

Gravity est fait de l’étoffe dont sont fait tous ces films qui vous prennent aux tripes, vous passent dessus et ne vous lâchent qu’une fois leur mission accomplie. Mais c’est avant tout une expérience cinématographique encore trop rare pour que vous vous permettiez de passer à coté. Il tire tout son génie du ressenti qu’il arrive à procurer, mais si la magie n’opère pas, inutile d’espérer quoi que ce soit de plus qu’un sentiment un peu fade.

Personnellement, je me demande encore si j’avais déjà vécu pareille expérience.

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